J’ai été émerveillée par ce jardin immense, bordé par la forêt d’un côté et la rivière de l’autre. Cette nature était d’une beauté majestueuse. Les arbres gigantesques semblaient veiller sur cet endroit comme des gardiens centenaires d’un secret oublié. Nous nous sommes dirigées vers un chêne près duquel chauffait un vieux chaudron en fonte. Tout autour, des bancs en bois invitaient à s'asseoir. J’ai pris place et je me suis mise à l’écoute de Jeanne.
Elle a pris la parole et m’a dit :
« Tu vois, ces feuilles de chêne que j’ai ramassées ont beaucoup souffert. Elles sont très abîmées. Elles sont écorchées, meurtries. Elles te ressemblent. Elles sont mourantes et pourtant elles vont revivre autrement. Ces vieux lambeaux de draps anciens sont les gardiens des mémoires passées. Ils se rappellent la souffrance de tous ceux qui ont participé, avec la terre, l’eau, le vent, le soleil et la lune, à la transformation d’une simple petite graine en une étoffe d’une grande richesse. Ils se rappellent aussi de ces familles qui ont déposé sur ces draps leur chagrin, leur douleur, leur sang. Et ceux aussi qui y ont laissé leur vie. Ils sont les gardiens de la joie, de la vie le jour de l’enfantement. Le temps a passé, la belle étoffe a vieilli. Notre corps est comme ce drap ancien : il est le gardien de nos mémoires cellulaires. Des nôtres, et de celles de nos ancêtres. De tous ceux qui ont participé de près ou de loin à notre naissance. Nous allons capturer l’âme du végétal et la donner en offrande au tissu. Nous allons ensemble, grâce au fer et à la vapeur, transformer ce vieux linge et donner la vie à une parure unique, organique, qui ne pourrait exister sans tout ce qui la compose. Y compris sans toi. À présent, tu vas choisir sans réfléchir les feuilles qui te parlent le plus, celles qui te ressemblent, celles qui sont comme tes émotions. Celles qui traduisent ton état d’esprit de ce moment. Ton état intérieur. Laisse-toi guider par ton instinct, il sait. Ensuite, tu les emballeras dans ce vieux drap de lin et tu pourras finir par ficeler le tout avant de le déposer délicatement dans le chaudron. Prends ton temps. »
Je me suis lentement exécutée, mais je ne pouvais cesser de repenser aux paroles de Jeanne. À cette image entre le vieux drap et mon corps meurtri de souffrance, mes émotions et les feuilles. J’ai emballé délicatement ma cueillette, je l’ai mise dans le chaudron, puis je me suis assise à côté de Jeanne.
Nous sommes restées dans le silence. Je ne savais quoi dire. Je me sentais profondément émue par ses paroles. Je regardais la vapeur s’échapper du chaudron et monter vers le ciel. Jeanne m’a pris la main puis, doucement, elle s’est mise à chanter. Sa voix était d’une telle authenticité, d’une telle force. Elle me touchait au cœur, au ventre. Ma respiration s’est accélérée. Les battements de mon cœur résonnaient dans mes oreilles. J’avais chaud. Très chaud.
Quand elle s’est arrêtée, les larmes coulaient sur mes joues. Elle s’est levée, a sorti le tissu du chaudron puis l’a déplié.
Cet instant a été pour moi étourdissant. Je découvrais les cicatrices des feuilles sur ce vieux tissu. Un nouveau tissu, telle la métamorphose de la chenille en papillon. J’ai cherché à y voir mes douleurs, mes souffrances, mes émotions. Il n’y avait rien de visible à l’œil. Jeanne a suspendu cette nouvelle étoffe sur la branche d'un noisetier. Je la trouvais si belle que je me suis mise à pleurer encore et encore.